30/04/2007

"Vous savez ... ou ... savez-vous?"

"Avril 1917.

Thy pano Pairelle    Je viens d'éprouver un grand plaisir et une grande satisfaction qui compensent une petite déconvenue remontant aux premiers jours de notre arrivée. En effet, dans le café où nous sommes entrés une fois, tenu par un vieux, très vieux menuisier qui s'appelle Robert et dont l'ancien atelier, furtivement entrevu, fait penser au moulin de Maître Cornille, nous avons demandé à consulter le calendrier des Postes.

- Le quoi?

- Le calendrier de la Poste. Oh! n'importe lequel, un d'avant guerre, car certainement, vous non plus ne devez plus en avoir depuis 1914.

- Nous ne comprenons pas. Vous désirez un calendrier?

- Oui, le calendrier de la Poste, celui que le facteur vous apportait aussi probablement chaque année à la veille du jour de l'an. Oh! vous savez, ce n'est pas pour les jours que nous le demandons, c'est pour examiner la carte qui est derrière, pour savoir un peu mieux où nous sommes, à Thy-le-Château, par rapport à la région.

    Le père Robert a levé ses grands bras au ciel et a répondu de sa voix traînante:

- Mais nous n'avons pas ça en Belgique, savez-vous!

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    Eh! Non! J'en ai parlé ailleurs: les Belges ne sont pas accoutumés à recevoir cet objet familier en France qui nous apporte, en plus de la liste des localités, les heures du lever et du coucher des astres, les jours de foires et francs-marchés et encore cette carte d Pas-de-Calais, aux neufs cents communes, sur laquelle, il y a deux ans, nous nous penchions et repenchions pour trouver, aidés d'une épingle, ces noms de villages devenus fameux: Neuville-Saint-Vaast, Ecurie, Roclincourt, Neuve-Chapelle, Festubert, dont il faut avouer qu'auparavant nous n'avions guère entendu parler. Tout cela pour essayer de déterminer cette ligne du front, dans l'ignorance quasi totale où nous nous sommes trouvés à Lens, au début, pendant de longs mois.

Thy quartier du Fourneau    Or, hier, entré en conversation avec le contremaître de l'aciérie qui habite l'une des quatre belles maisons voisines de celle de M. Brichot, le directeur, j'ai appris que les Allemands ont "râué" toutes les cartes régionales et qu'il ne se soucie pas de les voir remplacer dans les magasins, bien au contraire. Cet homme d'âge mûr, qui est le gendre du menuisier, m'en a donné une, conservée d'avant la guerre, et j'ai pu l'examiner fructueusement d'abord et, bien volontiers en prendre ensuite le décalque. Tantôt, je me suis senti bien fier de le montrer à un amis lensois, jeune dessinateur aux mines avant 1914, enchanté lui aussi de l'aubaine et, de son côté, il m'a partagé sa récolte d'informations administrative."

                                                                                                                                (à suivre...)

29/04/2007

"Les Rameaux à Thy-le-Château: du buis sur les tombes"

"Dimanche 1er avril 1917 au soir.

    Notre troisième dimanche passé à Thy-le-Château a été bien rempli. C'était  aujourd'hui les Rameaux et, dans ce pays, fête bien plus importante qu'à Lens. Nous l'avons compris cette semaine en remarquant le nombre des personnes qui se sont dirigées vers le cimetière pour y faire la toilette des tombes, aussi bien que cela se fait chez nous pour la Toussaint.

    Et nous avons su qu'après la messe, la coutume veut que l'on dépose sur la sépulture de la famille un fragment du rameau bénit que l'on emporte ensuite chez soi.

Thy 1902 église    Ce matin, nous sommes donc retournés à la grand-messe dans cette église un peu fanée, impressionnés un peu à l'avance de l'émotion promise par le déroulement de cette cérémonie des Rameaux dont nous avons été privés depuis trois ans ... avec un grain de curiosité ... supplémentaire pour nous Français - de savoir comment ça se passe en Belgique. C'est exactement comme c'était autrefois à Saint-Léger - le surplis du sacristain en moins - et cette unité de la liturgie nous a fait ressentir, en ces temps troublés, la grande et vénérable majesté de l"Eglise.

    La religion est pour nous, qui sommes dans l'épreuve, un grand réconfort, et nous croyons pouvoir penser que pour les Belges, ce n'était peut-être pas tout à fait la même chose. Il est vrai que réciproquement, nous devons nous donner pas mal de distractions - surtout entre gens que nous ne connaissons pas il y a un mois et qui, dans ce lieu de rassemblement ne manquons pas de nous examiner mutuellement.

Thy int église    Aux premiers jours déjà, le caractère hétéroclite du mobilier religieux nous a frappé. D'énormes boiseries qui ont dû être belles étant jeunes sont maintenant vermoulues, délavées et font songer à ces personnes ridées qui ont beaucoup vu, beaucoup souffert et que l'on respecte pour autant.

    Les deux statues de Saint-Pierre et de Saint-Paul, patrons de la paroisse plus que de grandeur naturelle, à croire qu'elles proviendraient d'une cathédrale, ont une allure qui jure un peu avec la simplicité des peintures géométriques de l'autel latéral.

    Pourtant cette église est devenue la nôtre, au point que déjà certains Lensois parlent de "leur place" et de "leur chaise". Il est vrai que très peu de temps après notre arrivée, le 19 mars, nous qui ignorions que Saint-Joseph est le patron de la Belgique, nous avons été, en plus, deux fois surpris et combien touchés de voir, derrière l'autel se croiser deux grands drapeaux noir, jaune et rouge (on voit qu'il n'y a pas de Kommandatur dans la commune!) et auprès un drapeau français, plus petit sans doute, et qui provient peut-être de ce mois d'août 1914 où les Français, en pantalons rouges, étaient accueillis ici avec tant d'enthousiasme, avant les jours terribles du recul vers la Marne.

    Des soldats français, il en est passé dans le pays: de l'infanterie, de la cavalerie, des zouaves aussi, paraît-il ... Et il en est qui sont morts. Les gros combats - les gens nous l'ont confirmé - on eu lieu entre Namur et Charleroi et dans un seul cimetière à Gozée, il y aurait des milliers de Français enterrés, couchés par les mitrailleuses allemandes, en un seul après-midi ...

    Là, ce sont des tirailleurs qui, parait-il, se sont rencontrés. Soeur Marie-Louise, l'imposante supérieure de l'école des filles, où sont les vieux de Lens, a soigné nos blessés dont quelques-uns décédés, reposent au cimetière avec celui que l'on a retrouvé mort, le corps pendant, sur ces gros fils de fer tout ronds qui, dans cette région, bordent les pâtures, atteint probablement au moment où il tentait de se faufiler.

    Pauvres jeunes gens! C'est sur leurs tombes que nous sommes allés ce matin, en suivant les fidèles de Thy.

    Ils nous ont conduits par ce chemin qu'on appelle ici la rue du Paradis, tout en haut sur le plateau: le Fayat. Nous avons prié sur ces tertres alignés surmontés d'une large croix sur lesquelles nous avons pu lire des noms de soldats originaires du département de l'Aisne encadrés d'un filet tricolore.

    Nous n'en avons pas vu du 33e d'Arras, ni du 73e de Béthune, ni non plus du 15e et du 27e d'artillerie qui ont été longtemps à Douai. Où sont-ils ceux qui, la première semaine de la mobilisation, passaient en gare de Lens, fraîchement équipés, dans ces wagons garnis d'inscriptions: "Dans quinze jours à Berlin!"?

    Ici, ce sont les premiers morts de cette guerre qui ne finit pas, pas ceux qui sont tombés à peu près au moment où, à Lens, des gens ont commencé à se mettre à l'abri, du côté de Boulogne, quand il y a eu la première panique, à la fin du mois d'août. Que d'événements depuis!

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    Chemin faisant, nous avons parlé un peu avec des hommes du pays qui sont fort curieux, eux aussi, de savoir ce qui s'est passé chez nous depuis le début de la guerre, et ils sont fort impressionnés quand nous leur racontons les histoires des bombardements, les perquisitions, la vie dans les caves pendant quinze mois, les réquisitions de toutes sortes que nous avons connues à Lens, et surtout la chasse aux hommes forcés au travail, prisonniers civils locaux ou enlevés au loin, encadrés en colonnes.

part9 chap0 l 05 soldats All Tamines1914 pg 176    Ils nous ont dit qu'en Belgique, ça avait été terrible le premier mois. Qu'il y a eu des atrocités à Dinant, à Tamines et en d'autres lieux, mais que ça c'est arrêté subitement out partout, à la fin du mois d'août. Depuis il n'ont eu guère à loger de troupes et, quand il vient des soldats, ils paient tout ce qu'ils achètent en papier-monnaie.

    Pourtant l'hiver dernier, il y a eu des levées d'hommes emmenés en usines, en Allemagne. Mais le Cardinal Mercier a protesté, avec le bourgmestre de Bruxelles, M. Max, celui dont nous avons appris le nom au début des hostilités, quand les journaux français n'avaient déjà plus qu'une feuille.

    Et c'est ainsi que le canton de Walcourt - le nôtre ou plutôt, le leur - a été protégé.

    Mais du côté de Mariembourg et de Philippeville et surtout au-delà, ça n'a pas été la même chose.

    Mariembourg, Philippeville, cela nous rappelle notre histoire de France, ces pays que Louis XIV avait pris aux Espagnols et que Napoléon 1er, ou plutôt le traité de Vienne, a détachés de la France.

    Voilà ce que c'est de voyager! On repasse son histoire et sa géographie et même ... on finit par apprendre l'une et l'autre!"

                                                                                                                                  (à suivre...)

28/04/2007

"Comment êtes-vous retombés?"

3Thy Pairelle 1923    "Telle a été, dès les premiers jours, les Lensois qui se revoyaient et bavardaient bon train çà et là: aux distributions de soupe et de torréaline, effectuées désormais au local situé en retrait, la où commence la Pairelle après la Villette d'en-bas, dans un vieux coin, près de chez Dupont les carrossiers. (Dame, nous commençons à connaître quelques noms propres du patelin); aux deux recensements administratifs qui furent faits et refaits - à ce que nous appelons la mairie - et surtout à l'inscription pour le ravitaillement futur, celle où il n'a manqué personne!; enfin à l'église qui, pour les pratiquants assez nombreux en ce moment, est un lieu de rencontre tout naturel.

    Et chacun y allait, y va encore de sa petite histoire.

- Nous avons été hébergés quelques nuits dans une maison et nous avons trouvé à nous loger un peu plus loin, deux familles ensemble.

- Moi je suis chez des Belges, dans une dépendance.

- Nous, c'est dans une belle place qu'ils m'ont aménagée "sul'costé".

- Nous, nous sommes dans un beau château avec du marbre, mais on sent les courants d'air.

- Nous dans une maison qui était vide où nous avons transporté avec une brouette du mobilier prêté par huit personnes différentes: on a tout marqué pour ne pas se tromper quand on le rendra.

- Nous, nous avons eu des lits vivement faits à l'usine, en bois brut, avec des planches dans le fond. L'instituteur a fait des bons de paille, mais c'est que ça monte dans le pays! ... on n'est pas habitué ... surtout en sabots. Avec ça il tombait une petite neige. On s'en souviendra.

- Moi, j'ai eu plus de chance que vous, il y a une demoiselle qui est venue m'apporter un édredon.

- Pas possible!

- Et les vieux? On dit qu'ils sont chez les soeurs. Il paraît qu'il y en a un qui va mourir.

- On ne sait pas qui? Non! Ca doit être un évacué d'Angres qui a perdu sa femme à Lens!

- Et le vieux Roussel, le charcutier?

- Il ne va pas fort, c'est la grande Hélène qui le soigne, une brave fille: il n'ira plus loin. Ah! quel malheur!

- A propos, vous savez que, par ici, on a encore le droit de se faire tirer en portrait?

- Vous dites?

- C'est comme ça, mais pas à Thy-le-Château. Il faut aller à Laneffe, le dimanche après-midi: après le champ Bourdon, vous continuez sur Gourdinnes et après, vous demandez.

- Moi j'ai entendu dire qu'on pouvait y aller en suivant la ligne de chemin de fer ... elle est toute démolie, et que c'est plus court.

- De quel côté? Du côté du couvent.

- Du côté du couvent?

Thy abbaye bénédictines- Bien sûr, il y a un couvent dans le pays. C'est des curés qui ne sont pas curés ... et c'est des Français ... Même qu'ils nous ont prêté des sommiers en fer et des matelas étroits. Tous ceux qui y vont sont bienvenus, mais maintenant ils n'arrivent plus à contenter tout le monde.

- Des curés qui ne sont pas des curés: c'est vrai, car paraît-il, il y a dans le pays, à l'écart, dans une grande bâtisse aménagée, des Oblats de Marie Immaculée, des Français, au juste quelques vieux, depuis que les jeunes (car c'était un noviciat) sont repartis en France, le dimanche de la mobilisation."

                                                                                                                                          (à suivre...)

27/04/2007

"Un fameux remue-ménage."

Thy vue prise du cimetière    "Le bourgmestre de Thy-le-Château, nommé avant 1914 à cette dignité, non par le choix des conseillers mais, suivant la Constitution belge, par le gouverneur de la province - nous dirions, nous Français, le Préfet du département - était un honnête cultivateur de Jette-Faux, nommé Nicolas Rifont. Cet homme qui témoignait de plus de bon sens que de beau langage, se trouvait d'être plus dévoué qu'ambitieux. La guerre lui avait apporté pas mal de soucis supplémentaires dans l'administration de sa commune et parfois, en revenant des champs, il pouvait se demander ce qu'il trouverait à table, tiré d'une grande sacoche par le garde communal astreint, lui, à se présenter périodiquement à la kommandatur.

    Ce bureau allemand, installé dans un coquet pavillon approchant la gare de Walcourt et encore existant, allait d'ailleurs devenir un lieu bien connu des Lensois.

    Or dans les premiers jours de ce mois de février 1917, Nicolas Riffont avait jeté les bras au ciel après avoir lu et relu les lignes suivantes:

    "Le bourgmestre de Thy-le-Chateau est avisé d'avoir à prendre les dispositions pour loger trois à cinq cents réfugiés français, qui arriveront prochainement. Un rapport sera adressé à la Kommandatur sous huitaine par le bourgmestre responsable."

    "Verantwortlick", un mot dont il avait appris à connaître la signification!

    Sans prendre le temps de changer de tenue, arborant simplement sa belle casquette à visière de toile cirée, le bourgmestre était descendu chez les deux échevins: le premier, gros fermier accaparé par son importante exploitation, et le second - autrefois son adversaire politique, un "libéral", assez cossu, et qui alors "ne pouvait mal" de se douter que l'année suivante il ne survivrait pas aux émotions d'une incarcération dans les geôles allemandes. (On ne parlait pas encore de Gestapo, mais c'était déjà çà).

    C'en était une histoire! et dans ce pays privé de nouvelles non censurées, un véritable événement en perspective. Des Français allaient venir - des femmes, des enfants. Et comme il fallait s'y préparer, les autorités s'élargirent d'un grand comité qui fut très rapidement formé.

    Ainsi, tandis que nos concitoyens en étaient encore à reconsolider leurs tristes caves, surtout après les bombardements du 29 janvier et du 16 février, au loin, de bonnes volontés se réunissaient pour des inconnus.

    Ce fut, semble-t-il, un moment épique de l'histoire de Thy-le-Château où l'on vit se serrer des mains de gens qui, autrefois, ne se saluaient pas toujours. Tout cela, pour la mise en oeuvre du fameux plan d'accueil.

    La localité relativement protégée aux mauvais jours de l'invasion - nous en donnerons quelques raisons - comptait un certain nombre de maisons vides seulement de leurs habitants, partis depuis plus de deux ans.

    Si quelques-uns se trouvaient éparpillés en France, la plupart des autres avaient pu se regrouper, au service de M. Piret, le grand patron des laminoirs, lequel avait laborieusement remonté sur la Seine, près de Rouen, une nouvelle usine, au service des armées, et qui, pensons-nous, tourne encore aujourd'hui.

    Le comité comprenait, sauf erreur: les autorités communales, les deux instituteurs, le notaire, le directeur de l'aciérie, les deux docteurs déjà âgés, un vicaire remplaçant le curé de l'endroit passé aumônier aux armées, etc.

Thy école soeurs 1935    Ces messieurs pouvaient compter sur le dévouement de quelques employés du chemin de fer, réfractaires aux Allemands, sur la bonne volonté d'une jeunesse enthousiaste - le gros garçon s'appelait Jules Servais - et surtout sur les religieuses qui tenaient la plus grande des deux écoles des filles et à qui l'on confierait, s'il y en avait, les malades et les vieux.

    Aucun détail n'était parvenu sur l'origine des réfugiés ni sur la composition des familles à accueillir, il avait été difficile d'établir à l'avance une répartition judicieuse, et comme il était pareillement impossible de savoir si le convoi arriverai de jour ou de nuit, on avait envisagé au pis, le premier accueil sur la paille des écoles. De jour en jour, des fournées de pain supplémentaires étaient prévues, que la population se trouvait devoir manger un peu plus rassis le surlendemain.

    Cependant des états avaient été dressés concernant les logements libres, des mobiliers avaient été recensés car il fallait penser à l'après-guerre - réclama Domino - et les personnes avaient répondu aux appels du comité pour héberger les malheureux. Pour cinq cents personnes, çà irait.

    Notre première surprise passée, nous avons été pressés de faire nos premiers pas en plein jour, un peu à l'aventure, dans ce pays nouveau, dont un plan, peint sur le mur de la classe, nous a trahi une voirie complexe.

Thy presbytère & tourelle    Nous avions hâte d'aller aux nouvelles, de retourner vers ce centre administratif pour apprendre ce qu'on allait  faire de nous et aussi pour avoir des indices sur les fameux colis de quinze kilos que des chariots ont d'ailleurs ramenés de Berzée assez vite. C'est alors que nous avons retrouvé des amis, des connaissances et que très rapidement, par les on-dit, nous avons été fixés. Thy-le-Château abritait de la rue de Lille les Marlard, Bertinchamp, Noiret, l'horloger Livache, le jeune Bardaille (Albert) et sa tante.

    Il y avait le père Tournant et sa famille: le solennel et grave suisse de Sainte-Barbe, avec sa belle barbe; les Maerten, Despicht, Lamory, Faucqueur du numéro un.

    Les Housieaux, voisins des Guillement: Dieu des Epiceries du Nord, le Poirette, Duriez, dessinateur, etc. Beaucoup de fragments de foyers, en somme, car bien rares sont en effet des familles dont les membres n'ont pas été séparés depuis le 2 août 1914, d'une manière ou d'une autre.

    Nous avons, après coup, appris qu'au centre des gens du pays étaient présents le soir de l'arrivée et qu'ils n'avaient pas laissé coucher sur la paille telle ou telle personne plus digne d'intérêt, en les emmenant chez eux."

                                                                                                                                      (à suivre...)

26/04/2007

"Une curieuse topographie."

3Thy vue prise des Falises 1906    "Que c'est drôle! Ce pays accidenté où les jardins sont disposés en terrasse, ce qui fait que d'un côté de la rue, on descend à la cave pour y aller, tandis que de l'autre côté, on doit être obligé de monter l'arrosoir plus haut que le grenier.

    Le nôtre, car nous avons un jardin, va en descendant et s'il ne nous permet pas d'y cueillir du romarin comme dans la chanson, il va nous donner l'espoir d'y puiser quelques légumes au bon temps.

    Nous nous sommes mis à le bêcher, mon père et moi, nous reposant souvent, à tour de rôle, lorsque l'autre se sert de l'outil que le voisin belge nous a prêté. Deux fois vingt coups de louchet, c'est déjà beaucoup pour nos faibles forces.

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    Aussi, les pieds calés en des sabots de frais bouleau (Dieu sait si les deux sabotiers bien honnêtes ont d'ouvrage aujourd'hui!) nous avons tout loisir de scruter l'horizon.

001vue prise du chêniat1904    Voici "Les Gradins", à gauche, tout près de nous: en briques, deux groupes de quatre maisons qui dégringolent le raidillon conduisant à l'ancien village. Celui-ci a dû se bâtir autrefois auprès d'un vieux château dont il reste plus qu'une tour basse en poivrière, mais pourtant habitée. Tout près, dans le bas-fond, l'église en pierres taillées, au clocher carré finement élancé, cache mal un chemin qui conduit à Berzée et qui semble monter plus haut que le clocher.

    Puis c'est l'Ignoli, un quartier écarté qui ramène à Djette-Faux, le flanc ensoleillé.

3Thy chât champ bourdon    Vers le Nord, quelques bois éloignés masquent le paysage et voici qu'à la droite, bien posé dans un parc qu'on appelle Champ-Bourdon, un superbe château récent de construction, domine le pays.

    Lui aussi abrite les Lensois, mais comme notre maison, il n'est pas très meublé et, dit-on, des salons aux cuisines, le calme n'y règne pas toujours entre les occupants, trop nombreux et trop variés.

3Thy quartier du Fourneau    Dans le fond du val, les bâtiments des Usines trahissent leurs ajoutages qu'encadrent le Fournal, le Chenial et aussi la Pairelle, tous lieux-dits, pavés d'inusables pavés, d'inusables petits grès pointus qui ont couleur de ceux des trottoirs du Vieux-Lens. Voila qui nous ramène au centre dégagé, plus aéré, de ce curieux pays.

    Le Centre, le vrai, c'est là où en pleine rue, le train - le nôtre - s'est arrêté l'autre soir. C'est dans cette belle école, centre communal auprès d'un beau terrain qu'on croirait réservé. C'est un joli chalet proche de magasins et d'un bel atelier, tout au long bien placés; C'est vraiment le quartier le plus neuf.

    Et pour ajouter encore à la diversité, quelques granges massives échancrent le tableau, le jalonnent, construites en pierres sombres et revêtues d'ardoises.

    Quinze cents âmes avant la guerre. Un millier seulement depuis l'invasion qui a fait fuir momentanément la population toute entière. D'aucuns sont restés en France et leurs jeunes conscrits luttent sur l'Yser.

    Mais désormais, de Berzée au Champ-Bourdon et de la Villette à Jette-Faux, quelque six cents Françaises et Français, jeunes et vieux surtout, de la ville et du Grand-Condé explorent le terroir tous les jours davantage.

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3Thy Pairelle 1929    Voilà quinze jours passés, déjà! depuis le ... débarquement et il arrive souvent que dès le soir, en notre maison sans lumière, nous nous mettons à penser. Que faire d'autre?

    C'est juste comme au premier hiver de guerre à Lens: l'hiver noir, si long, sans pétrole (nous méditions le couvercle du poêle entr'ouvert pour ménager quelque lueur) et ensemble nous repassions les événements pour n'en rien oublier.

    Nous ne savons rien de Lens, rien, rien ... et lorsque nous reverrons nos parents - où? et quand? - nous aurons déjà tant de choses à leur dire ..."

                                                                                                                                 (à suivre...)

25/04/2007

Hôtes d'honneur et prisonniers civils, les réfugiés font connaissance avec leur nouveau panorama

1Thy-le-Château panorama    "Jeudi 29 mars 1917 ... - Voilà quinze jours passés depuis notre arrivée à Thy. Ce n'est ni une ville, ni un simple village, ni un bourg. De l'endroit que l'on appelle la villette d'en-haut, nous perchons en famille (villette = coron), une large perspective nous éclaire la topographie confuse de la localité. Nous la voyons qui s'étire longuement dans le creux d'une vallée où coule par un bout une sorte de gros ruisseau pas trop sale, la Thiria. Nous ne savons pas d'où elle vient, cette Thiria, sortant de dessous une usine éteinte, un laminoir de vieux fers aux deux cheminées carrées, que nous appelons la vieille par opposition à une autre plus éloignée de nous, plus jeune et dont l'unique cheminée ronde est aussi au repos.

2Thy-le-Château St Eloi & CGA animé    Cet établissement est une aciérie franco-belge et justement, c'est dans une de ses maisons ouvrières vide depuis longtemps - très vide - tout au sud du village, que nous avons été casés."

                                                                                                                                   (à suivre)

24/04/2007

"Les premiers rêves."

    "Quelques instants plus tard, sur des tables d'emprunt, on nous apporta des bols de soupe chaude où nous avons reconnu les haricots américains - en noir et en couleur - du ravitaillement. Et aussi des tartines d'un pain pareil à celui de Lens. Il y avait du lait pour les enfants et nous en avons conclu aussitôt qu'il devait encore y avoir des vaches dans le pays!

    Prendre quelque chose de chaud au bout de vingt-quatre heures, pouvoir ouvrir ses paquets, en faire un oreiller, pouvoir s'étendre et ne plus avoir à guetter le bruit du canon, bref se sentir arrivé, c'était déjà une consolation, comme disait la petite vieille à côté de nous, pour le jour de ses soixante-dix ans!

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    Le lendemain matin, au petit jour, quel ne fut pas l'étonnement des Lensois en entendant - tout près - quelques coups d'une cloche d'église.

    Et bientôt encore quelques coups.

    Et une troisième fois!

Thy quartier église color & mais communale    Pas d'erreur! C'était un Angélus, le premier écouté depuis des années. Car depuis le 4 octobre 1914, les cloches de Lens sont restées muettes sauf aux jours de 1915, où, au lendemain de leurs grandes victoires de Russie, les Allemands les ont mises en branle.

    Cette sonnerie fut comme un signal et quelques instants après, les premiers réveillés, du perron de l'école, contemplaient cette église toute proche, dans le fond, vaguement aperçue du train, la veille au soir.

    Le deuxième émerveillement fut de voir des chevaux attelés à des instruments aratoires, et non pas seulement comme à Lens, à des voitures militaires.

    Enfin! Oh! Enfin! Celui vers qui convergent encore tous les yeux, c'est ce beau facteur belge qui apporte des lettres, avec des timbres, dans les maisons. Quoi? Les Belges ont encore la poste? Mieux encore: ils ont gardé leurs chemins de fer, un peu plus chers sans doute qu'autrefois et suivant des horaires moins riches. Ils peuvent voyager, aller à Charleroi ou à Bruxelles si cela leur plait. Toutefois - et ils s'en plaignent! - ils sont obligés d'aller à Berzée pour prendre le train.

    Mais alors, ce n'est pas la guerre par ici!

    La preuve, eh bien! c'est qu'il y a des oeufs ... Oui, des oeufs à cinq sous, mais déjà, on prévoit qu'ils vont augmenter ... Et depuis quinze jours, ils ont fait pis qu'augmenter ... Ils ont disparu."

                                                                                                                                (à suivre...)