07/05/2007

Un dernier mot.

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    Voici donc venue la fin de cette série d’extraits tirés du journal d’exil d’un des 600 Lensois qui ont trouvé refuge, voici près de nonante ans, dans le village de Thy-le-Château.

    Quelques petites précisions sont peut-être nécessaires, après tout ce temps, pour situer certains lieux et reconnaître les quelques personnages évoqués dans ce récit.

    Les Lensois ont donc débarqué, en pleine nuit, du train en 3Thy le château ancienne garegare de Thy-le-Château, après avoir fait une courte escale à Berzée. Il s’agissait de la première gare de Thy qui était située à proximité du passage à niveau des usines, juste en face de la nouvelle maison communale qui date de 1905. C’est pour cette raison que dès qu’ils descendirent des wagons du train, ils en virent les fenêtres illuminées.

     De là, certains d’entre eux furent dirigés vers l’école des filles de la localité via le sentier « des Dames » : il s’agit de la ruelle qui prend naissance à la rue du Centre, au pied de la rue de la Citadelle et qui aboutit, face au côté est du château, là où prend naissance la route de Walcourt.

Thy Pairelle 1947    Dans le passage décrivant la topographie du village, l’auteur mentionne deux sabotiers. Il s’agit de M. Désiré Balleux qui habitait la maison occupée actuellement à la rue de la Pairelle par l’agence bancaire « Crédit Acthyf » ; le second s’appelait Léopold Panier et résidait à la rue des Carrossiers dans la maison occupée actuellement par M. Raoul Canivet.

    L’échevin libéral dont il est question dans l’épisode intitulé « un fameux remue-ménage » s’appelait Alfred Julsonnet qui fut condamné pour une malheureuse histoire de fusil de chasse et décéda dans les geôles allemandes !

Thy cour du Moncia 1908    Il est également question d’une vieille maison blanche où une certaine « Madame Quitouille » distribuait la soupe. Cette habitation, feu M. Alfred Pierard, le droguiste, la situait au centre de ce que l’on appelait jadis la « Cour Dandois », à la rue Pairelle, sur la gauche, en se dirigeant vers Walcourt, juste après le carrefour que cette route fait avec la rue des Carrossiers. Elle est marquée d’un cercle sur la carte postale ci-contre.

    A propos des cartes postales, je remercie chaleureusement « Diabolo » qui m’a autorisé à puiser dans sa collection de cartes postales pour illustrer ces extraits de journal.

                                                                                                                                   

19:18 Écrit par Bob dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

 "Au petit bonheur la chance"

"Avril 1917.

    Il est un autre lieu où les Lensois se rencontrent avec plaisir: à la distribution de la soupe quotidienne. L'arrivée des Français a posé, en effet, un problème qui se résout ici d'une manière collective et les Belges ont installé, peut-être même élargi un organisme communal où nous faisons délicieusement la queue dans les effluves de vapeur échappée de deux grandes chaudières.

Thy cour du Moncia 1908    Une vieille maison blanche, juste au-delà du passage à niveau principal, contemporaine peut-être des hauts fourneaux qui rougeoyaient autrefois alors que Thy-le-Château produisait son fer (témoin le crassier). Ces hauts fourneaux ont disparu, mais on aperçoit encore, tout près, les fondations. Ce qui nous intéresse aujourd'hui, ce sont les bas fourneaux aperçus par la fenêtre étroite où entrent et sortent tous les genres possibles de récipients venus de Lens ou extraits des greniers et des arrière-cuisines de Thy, quand ce ne sont pas les derniers articles achetés de justesse chez les seuls quincailliers du lieu.

    A ce propos, nous voilà habitués aux spécialités du pays: bouilloires en fer qu'on appelle ici coquemares, seaux émaillés ou non, très pratiquement porteurs d'un versoir comme en avait notre arrosoir, la pomme en moins et cafetières simplifiées, issues d'un simple cylindre ramené en tronc de cône par refoulement, lequel libérant par le haut un peu de tôle a permis d'en façonner un cône inverse qui sert de bec.

    A qui le tour? Cette soupe est servie aux familles des chômeurs et nous en sommes bien. Bientôt, nous devrons aller au pointage à heure variable, dit le matin pour l'après-midi, et l'après-midi, pour le lendemain matin.

    A qui le tour? La vieille petite grosse femme en tablier bleu - à qui l'on fait des sourires - flanquée de deux contrôleurs inflexibles, manie sa louche à long manche et s'entend souvent dire de la rue:

    "Touillez bien Madame, prenez dans le fond!" et de là son nom: c'est Madame Quitouille, que nous l'avons appelée.

    Au petit bonheur la chance! En ramenant sous sa pèlerine à capuchon, le précieux réceptacle, pour en conserver la chaleur, le petit réfugié sait, certes, ce qu'aujourd'hui, bientôt, chez lui, il trouvera dans son bol ou son assiette: haricots ou lentilles, maïs ou flocons de riz, peut-être un lardon d'Amérique et jusqu'à preuve du contraire, au rapport de la quantité du fond, il espère avoir tiré un bon numéro.

    Le temps est loin, en effet, où il fallait lui faire avaler une cuillerée pour papa, une pour maman. A présent, volontiers, il en dédierait bien une à tous ses oncles et tantes, cousins et cousines, présents et à venir."

                                                                                                                                Fin.

06/05/2007

"Torréaline et saindoux"

    "Pour le ravitaillement, nous pensons que plusieurs administrations s'en occupent.

    Le pain, naturellement, est rationné. Cuit dans des moules de la taille d'un fromage Maroilles ... de l'ancien temps et du poids de un kilo. Il est prévu pour trois jours et, à quelques centimes près, se paie dix sous. Les Belges, eux, ont la faculté d'être servis en poids correspondant de cette farine mélangée avec laquelle ils font ce qu'ils veulent: du pain moins bis, si cela leur plaît, après tamisage. Mais il n'y a qu'une distribution par quinzaine, d'où il résulte que beaucoup de gens n'ont plus grand chose à manger les trois ou quatre derniers jours.

Thy rue Moncia    Quand les ménagères reviennent, portant ce sac de tissus rempli de provisions qu'au début nous pensions bien abondante, vite, elles font une pâte au four du poêle, plus  rapidement refroidie ensuite qu'un vrai pain. Les premiers jours suivants, on se rattrape du jeûne forcé en entamant trop largement la pesée et, bientôt, on recommence à se trouver à court. Pour nous qui n'avions pas à choisir, nous préférons aller tous les trois jours à la boulangerie, au bout du village, près du pont sous lequel passe le train du crassier exploité par les Allemands. C'est en même temps un café où d'ailleurs il ne semble pas y avoir grand chose à consommer: de la très petite bière et de l'eau gazeuse. C'est la guerre!

    Cependant, on peut, à l'occasion, y lire un journal. A ce sujet, on a beaucoup parlé ces temps derniers d'une révolution en Russie. On croit que désormais ça ira beaucoup mieux de ce côté-là. Espérons-le. Voilà pour le pain.

Thy vue vue prise de Versailles    Depuis notre arrivée, nous sommes allés trois fois au "ravitaillement officiel" distribué dans un vieux bâtiment situé entre l'église et le chemin de fer, près d'un passage à niveau proche de la Thiria. C'est justement la vieille école désaffectée depuis une dizaine d'années, et c'est dans le large couloir dallé de pierres bleues usées qui sépare les deux anciennes classes du rez-de-chaussée que nous avons fait la queue, dans un ordre relatif, avant d'entrer à gauche devant le barrage fait de grandes tables. Ca va maintenant un peu plus vite, depuis que l'employé commence à s'y retrouver mieux, dans les listes, les numéros et les adresses.

    Cet homme, paraît-il est un personnage du chemin de fer qui n'a pas voulu reprendre du service auprès des Allemands. En écrivant, il n'arrête pas de fumer une longue et belle pipe noire qui fait envie au père Caron, de la route de Loison, lui qui a oublié la sienne à Lens, une toute pareille!

Thy quartier église color & mais communale    Entre deux bouffées ou deux pointages - c'est tout comme - M. Gilles dit des choses en wallon, des saccouées qui égaient bien les Belges et parfois l'hilarité se communiquant aux Français, voilà qui nous ramène quelques instants d'une détente bien opportune. Il est à croire que ce fonctionnaire zélé s'y connaît et semble avoir entendu dire, lui aussi qu'un bon rire vaut un beefteak. Dame, c'est toujours un petit supplément. D'ailleurs, cela paraît vraiment drôle; ce wallon est probablement assez spirituel: nous commençons à en saisir quelques mots, par séries, lesquels nous semblent avoir perpétué une sorte de vieux français. Je serais bien content d'en entendre chanter ... plus tard, car en ce moment, en Belgique comme à Lens, on pense à ceux qui tombent au front et la musique a complètement disparu chez les particuliers qui autrement se feraient remarquer.

    Le subordonné principal - Omer par-ci, Omer par-là - nous est deux fois sympathique: à cause de son aimable habileté et à cause de son prénom qui nous rappelle de notre Artois le secteur inviolé. A ce propos, j'ai remarqué qu'ici, certaines gens ont un prénom d'interpellation et - a parte - un sobriquet en sus de leur nom officiel. Et comme je ne sais pas trop ce que pourrait vouloir dire Urion, je dis tout simplement "Monsieur Omer" comme on prononce curieusement en ce pays, tout comme on sit cent et cinq, cent et six, cent et sept et cent et ouite.

    Vraiment, celui qui ne voyage pas n'apprend rien."

                                                                                                                                  (à suivre)

05/05/2007

"Marks et gros sous"

    "Nous avons connu là-haut une mauvaise période, d'autant plus que, comme beaucoup de monde, nous n'avions plus guère d'autre argent français que ces "bons" de ville de Lens, de Douai, de Saint-Quentin et de tout partout qui n'ont pas cours ici.

    Heureusement, depuis avant-hier on les a changé contre des coupures belges - de tout petit format - qui vont nous permettre d'acheter plus commodément ce qui nous manque, soit ici, soit à Walcourt, ou même à Charleroi où certaines personnes, des femmes pour commencer, sont allées en fraude du règlement allemand.

a110c15    On voit aussi dans le pays des marks comme le Badois et les Prussiens en avaient au début - vert-épinard pour un mark à vingt-cinq sous - rouge pour deux marks, etc ... - On trouve ici des pièces belges en zinc, quelquefois en nickel - percées - et aussi des centimes qu'on appelle des "cennes". Les pfennig allemands - il y en a aussi en fer - sont pratiques pour faire la moitié de cinq sous.

    C'est curieux comme les gosses eux-mêmes savent se débrouiller avec toute cette mitraille. Et personne certainement n'avait prévu tout cela avant la guerre!

    Voila qui me fait penser à M. le vicaire, qui ne fait pas payer les chaises mais qui a dû, lui aussi, trouver des sous français de tous les modèles, dans son plateau: des gros, des petits, des Napoléons et des République."

                                                                                                                                    (à suivre...)

04/05/2007

"Au pays des déménagements provisoirement définitifs."

"Lundi de Pâques, 9 avril 1917."

Thy pano Pairelle    "Ca y est! Notre déménagement est terminé. Nous avons quitté la Villette d'en haut pour descendre à la Pairelle, habiter une maison mieux située et meublée et d'ici, nous levons les yeux vers ce qui a été notre premier logis dans ce pays défriché auquel déjà nous étions attachés et que nous avons abandonné à regret. C'est là que nous avons connu quelques mauvais jours et quelques bons coeurs pourtant de gens qui nous ont aidé autant qu'ils ont pu, ouvriers plus ou moins au chômage, pour qui, nous nous en sommes rendus compte, la vie est également bien incertaine et dure.

Thy cour du Moncia 1908    C'est là que pendant dix jours l'un de nous est descendu avec ce pot de grès d'emprunt pour chercher la soupe et ce qu'on appelle ... le café, distribués aux locaux, exactement jusqu'au 24 mars, avec les quatre rations quotidiennes de pain coupé que les autorités nous ont servies gratuitement.

    C'est là que nous avons amené ces colis de quinze kilos autorisés - contents d'avoir réussi à en avoir logé dix-neuf. Quelle chance a eu notre vieille voisine de Lens, celle qui en 1915 a appris le pur Givenchy, son pays, au jeune officier allemand qui voulait étudier la littératue française, de voir arriver à Berzée, son volumineux ballot d'un poids double, ayant risqué le tout pour le tout.

    Nous les avons déballés, retrouvant avec empressement ces vêtements, ces objets, ces provisions emportées de Lens, telles ou telles choses estimées préférables au moment de notre départ, en prévision de cet inconnu dans lequel nous voici engagés. "Ah! Si nous avions notre coup à refaire". Que de fois nous avons entendu ces mots dans la bouche des réfugiés. Quel est celui ou celle d'entre nous qui peut se vanter d'avoir fait son paquet d'une façon parfaitement intelligente? Surtout dans la précipitation du dernier jour.

    Généralement, c'est sur le chapitre de la nourriture que nous portons nos regrets: on nous avait dit à la mairie que le ravitaillement suivrait dans un wagon spécial, mais rien n'est encore venu de Lens.

    A vrai dire, la première semaine, nous n'avons pas eu faim, et même, comme les dernières poules ou le dernier lapin avaient été sacrifiés, certains ont dû se presser pour les finir en bonne conservation. Mais quelques jours plus tard, ce n'était pas la même chose. Nous tombons mal. Cet automne, pour la première fois par ici, les Allemands ont parlé de réquisition de pommes de terre et beaucoup de fermiers, préférant ne pas les laisser à l'ennemi les ont enterrées! Pas assez profondément pour ce plus dur gros hiver que nous subissons encore. Et beaucoup de tubercules sont gelés. Nous avons essayé d'en consommer quand même, mais les conséquences, mieux vaut n'en pas parler. Cette absence de pommes de terre devient un drame. Autrement, nous eussions pu attendre la mise en place du ravitaillement américain, et maintenant espagnol qui commence à fonctionner pour les Français."

                                                                                                                                 (à suivre...)

03/05/2007

"Un lointain concours de maux croisés"

Thy chapelle St Pierre    "Bien que des ... anges gardiens les eussent reçus, les Lensois débarqués à Thy-le-Château n'étaient pas eux-mêmes des anges, et les problèmes matériels devaient bientôt se poser pour eux. Les premières curiosités satisfaites dans ce nouveau pays, chaque famille se trouva vite en face d'une situation à examiner, parfois à accepter, le plus souvent à améliorer, sinon à défendre. Ces centaines de personnes, hier encore en danger sans doute, mais tout de même placées dans un cadre de vie souterrain auquel elles s'étaient peu à peu habituées, la résignation aidant, se trouvaient si brusquement détachées de leur terroir! Consciemment ou non, elles sentaient qu'il fallait songer pour un temps plus ou moins long, en tout cas indéterminé, à reprendre racine là où les circonstances les avaient amenées.

    Reprendre racine, c'était ne pas tarder à rétablir ce qui contribuerait à tenir la vie des grands et des petits, des vieux et des jeunes, c'était au plus vite refaire le foyer, c'était le premier problème de la flamme à résoudre.

    Ce poêle et le combustible à joindre, ce trou à percer ou à refermer dans la pierre, ce bois à fendre, cette hache à trouver, cette brouette à emprunter!

    C'était ce repas à préparer, cette course aux choses indispensables qui faisaient - ô combien - souligner l'utilité première d'une casserole, comparée à la vanité d'un colifichet emporté par distraction. "Si j'avais laissé ceci plutôt que cela!" Que de fois n'a-t-on pas entendu ces mots, surtout au début. Vains regrets!

    Reprendre racine, c'était surtout alimenter - et de toutes manières - ce foyer dant la flamme nouvellement jaillie procura d'ailleurs aux réfugiés une joie teintée de soulagement, c'était l'achat - avec quelle monnaie? - bientôt la recherche, voire la course aux denrées dont on venait en Belgique, dès avant l'arrivée de Français, de constater avec un normal souci des indices d'une grandissante raréfaction, en cette troisième année de guerre.

Thy pl communale & château    Reprendre racine, c'était, après la première quinzaine d'entraide bénévole entre amis, connaissances et voisins, essayer pour les hommes de se reclasser en activité, dans ce pays où l'occupation ennemie et le blocus allié concouraient à étendre un chômage auquel naturellement les ouvriers de l'endroit tentaient d'échapper par tous les moyens. C'était pour les mamans - en l'absence du père souvent aux armées - cette préoccupation de la reprise d'une scolarité régulière pour leurs enfants peu favorisés à Lens par les bouleversements antérieurs. (Ouis mais comment?)

    C'était ce problème de la chaussure et du vêtement (adieu! machine à coudre!) qui allait - bien sûr - perpétuer ces exercices, tours de force de ravaudages, de transformations et de retournements et les amplifier encore davantage. Equations de lessive, de récipients, d'hygiène et parfois de promiscuités.

    Et de plus c'était pour les personnes de santé délicate, les supplémentaires inquiétudes faciles à concevoir.

    Il faut relater que dans l'ensemble, les Lensois surent faire face aux difficultés, aides, les uns pour leur accoutumances aux tâches manuelles - ce furent les moins malheureux - les autres par une adaptation à laquelle déjà, des tribulations vécues les avaient enrichis d'expérience (pour deux femmes et quatre enfants, c'était leur troisième branle-bas depuis l'évacuation du n°XI).

    Enfin, la chose vaut d'être soulignée, l'abandon relatif dans lequel se trouvaient les Lensois de Sambre-et-Meuse - par opposition à ceux du Condroz dont il sera bientôt parlé - avait fait resurgir du tréfonds ces valeurs de sursaut dont il convient de ne jamais désespérer chez les gens du Nord.

    Dans cette ambiance ordonnée de méthode et de labeur qui caractérise la vie belge, les Lensois "repiqués" allaient savoir s'acclimater. Qui mieux est, ils allaient, enfants compris, sans s'en douter, s'assouplir pour le long temps qu'il leur restait à vivre, quelque part, ailleurs encore, avant de retrouver une vraie maison - à eux."

                                                                                                                                        (à suivre)

09:00 Écrit par Bob dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

01/05/2007

"Les murmures de la girouette."

    "Nous sommes ici effectivement dans la province de Namur (il y en a neuf en Belgique, correspondant chacune en surface aux trois quart d'un département français) mais tout au bord, car Nalinnes, une lieue au nord, appartient au Hainaut (capitale: Mons - on ne dit pas chef-lieu), comme au-delà de Berzée, à l'ouest, Ham-sur-Heure, ces deux localités arrosées par une rivière venant de Walcourt qu'on avait entendu dire être l'Odeur. Nous avons souri en vérifiant l'orthographe de l'Eau d'Heure.

Thy quartier de la gare    Le siège de l'arrondissement était Philipeville, bourg moyen placé au croisement de cinq à six routes assez pratiques autrefois pour son marché. Mais les Allemands ont préféré déplacer le centre de leur administration jusqu'à Givet, ville française, où ils ont installé le Keischef - un mot nouveau pour nous. En effet, ils ont sectionné cette langue de terre qui nous servait de repère à l'école pour dessiner la carte de France et l'ont rattachée à la Belgique. Nous venons d'ailleurs de nous rendre compte que ce petit bout représente tout de même quinze mille hectares.

    Les uns disent que c'est pour faire plaisir aux Belges à cause de la forteresse de Charlermont bâtie à cet endroit par Charles-Quint contre les Français, mais il est probable que c'est plutôt pour des questions de commodité de chemin de fer et de simplification du service de garde. En effet, nous nous en sommes déjà aperçus: il y a une telle différence de traitement entre la France occupée qu'ils appellent la zone d'étapes et la Belgique, qu'à leur limite il doit y avoir un formidable barrage. Il paraîtrait d'ailleurs que du côté de Maubeuge, une rectification existerait aussi mais en sens inverse, ce qui fait que les villages belges seraient devenus français.

    Ce détail nous a éclairé sur les bruits qui ont couru ces jours-ci au sujet des gens qui ont quitté Lens dans les quatre jours avant nous. On a su assez vite par quelques-uns d'entre eux venus aux nouvelles de Cerfontaine à Walcourt, qu'il y a des personnes de la Bataille et de la route d'Arras à Couvin et à Nismes (avec un s). Des femmes ont précisé que dans ce pays boisé un employé des Grands Bureaux est retombé à merveille chez un vieux fournisseur de rondins des mines de Lens et que les réfugiés ne sont pas trop malheureux pour le chauffage dans ce coin-là.

    Elles avaient entendu dire que certains étaient retournés en France. Nous comprenons maintenant cette histoire en ayant sous les yeux le nom de Vireux-Molhain qui est un pays français situé à 10 kilomètres de Givet. Encore un faux bruit comme nous en avons entendu beaucoup, et où il y a tout de même du vrai.

Thy ancienne gare    ... Mais des parents et amis qui sont restés à Lens, on ne sait toujours rien. Et ce matin, une fois de plus, en allant au centre, je me suis arrêté devant le chalet de l'échevin, M. Labruyère (celui qui possède en haut de Jette-Faux la sablière où on a trouvé de si beaux pissenlits), pour contempler quelques instants la girouette qu en surmonte le toit pointu. Les quatre points cardinaux y sont marqués et si tout le monde sait ainsi d'où vient le vent, pour nous, en plus, le Nord, c'est la Hollande."

                                                                                                                                 (à suivre...)