23/06/2007

 Les fonts baptismaux

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Historique de l'oeuvre

Furnaux fb 1    Il est assez inhabituel de trouver une cuve baptismale de cette importance dans un petit village tel que Furnaux. Or, les fonts baptismaux ont toujours été connus à cet emplacement. Les archives ne nous apprenant rien sur la provenance de cette oeuvre, nous devons nous contenter d'hypothèses. La plus ancienne église dont nous pouvons retrouver des traces à Furnaux daterait du XVIe siècle. Des empreintes d'une chapelle baptismale datant de cette époque sont visibles dans le mur d'escalier qui mène au jubé. Il faudrait peut-être chercher dans les archives des églises des alentours afin de voir si l'une d'elles aurait pu se séparer de fonts romans au XVIe siècle pour les remplacer par des fonts gothiques. Mais cela reste une suggestion.

Description

Furnaux fb 2    Les fonts de Furnaux se composent de trois éléments superposés : une cuve cylindrique large et profonde, ornée d'une frise historiée; un socle composé d'une moulure saillante évasée dans le bas, elle aussi ornée d'une frise historiée; quatre lions disposés dos à dos en forme de croix et supportant la cuve et son socle.
    Ces lions offrent quelques variantes : deux, visibles de l'entrée, tiennent chacun un homme entre leurs griffes et le lion de gauche se tourne vers l'autre; le troisième porte un livre ouvert et le dernier serre un rouleau.
Les lions androphages ainsi que le quatrième lion portent une crinière à larges boucles, à la différence du porteur du livre.  

 

Furnaux fb 3    La base en saillie de la cuve est décorée de trois personnages et de deux dragons ailés.
Les corps des dragons s'enlacent, se terminant par une queue en forme de serpent. Le premier dragon, à gauche, entoure de sa patte le cou d'un homme couché sous lui et qui lui tient la patte.

    Un vieillard barbu coiffé d'un bonnet rond et vêtu d'un manteau est allongé et agrippe sa main droite au bord de la cuve comme s'il voulait y accéder. En face de lui, un personnage barbu, vêtu d'une tunique, d'un manteau et d'un bonnet, semble venir à sa rencontre, les mains jointes.

 

 

Furnaux fb 4     Quant à la cuve, elle comprend cinq scènes et un total de onze personnages.
Le Baptême du Christ figure un Christ jeune et imberbe dont les cheveux tombent jusqu'aux épaules. Auréolé et nu, il se cache la poitrine de la main droite. Saint-Jean, à gauche de la scène, pose la main droite sur la tête du Christ et, de la gauche, retient un manteau de poil lui arrivant jusqu'au-dessus des genoux.
De part et d'autre de ces personnages un ange, tourné vers la scène, présente des attributs. Le Saint-Esprit, représenté par un oiseau aux ailes repliées, tient une ampoule.

Furnaux fb 5     La première scène à gauche du Baptême du Christ est composée de deux personnages : celui de gauche est semblable au second personnage du socle, il pointe la main droite vers vers le personnage en face de lui; ce dernier s'appuie sur un bâton et soulève un long phylactère dépourvu d'inscription.

    La scène qui précède comprend également deux personnages : un ange, dont le visage et le corps sont tournés vers la droite, présente un phylactère sans inscription à un homme barbu qui semble désigner l'ange de la main droite.
    La dernière représentation, à droite du Baptême, se compose de trois personnages dont un ange. A gauche, l'ange saisit un personnage par le poignet et, de la main, semble désigner quelque chose. Le personnage qu'il tient pointe le doigt vers le haut. A sa droite, un personnage se voile les yeux de la main droite et, de l'autre, se tient l'estomac.

    Des traces de restauration sont fort apparentes sur tout le pourtour inférieur de la cuve.

Iconographie

Furnaux fb 6    Pour comprendre le sens des scènes, il convient de corriger une restauration erronée afin de modifier le groupement des personnages. Ainsi, il faut placer la scène du Baptême du Christ exactement au-dessus du groupe des dragons enlacés de la base saillante et déplacer le tout de façon à ce que la scène principale s'inscrive entre les deux lions androphages.

    Les lions, porteurs de la cuve, signalent le sacré : ils sont le signe avertisseur que l'on passe d'un espace religieux à un espace plus religieux encore.

Les lions androphages ont une origine païenne : ils sont le symbole de mise à mort et d'engendrement. Ce sont eux qui mènent les âmes jusqu'à la vie nouvelle : et de ce fait, ils ne sont pas menaçants. C'est pourquoi la scène du Baptême doit se trouver entre ces deux lions, le Christ vainquant la mort par le sacrement du Bapte.
Le livre et le rouleau tenus par le troisième et le quatrième lion représentent le livre de la Loi. La religion de l'Ancien Testament, comme celle du Nouveau, est une religion historique qui se fonde sur la révélation faite par Dieu à certains hommes, dans certaines circonstances. Le livre de la Loi retrace ces relations de Dieu avec le monde. Les scènes de la cuve représentent des événements décrits dans le livre de la Loi.
    Les lions sont disposés dos à dos en forme de croix et placés aux quatre points cardinaux, ce qui évoque la vie du Christ.

    La représentation du Baptême du Christ telle qu'on la voit ici avec le Christ plongé dans l'eau jusqu'aux hanches, semble avoir une origine syrienne. En effet, le Jourdain est représenté sous forme de dôme et cette conception de la nature est familière aux égyptiens et aux assyriens qui ont une vision verticalisante de l'eau. Les artisans mosans ont pû s'inspirer de cette iconographie orientale à travers les manuscrits latins. L'Esprit-Saint est représenté sous la forme d'une colombe venue apporter à Saint-Jean-Baptiste l'ampoule qui va servir à baptiser le Christ. Il est donc baptisé à la fois par immersion et par onction. Saint-Jean-Baptiste lui impose les mains en signe du don de l'Esprit-Saint.

    Dans la deuxième scène, l'homme tenant son manteau représente Abraham devant le Seigneur venu lui apporter la promesse d'une descendance nombreuse d'où sortira le Christ : 'Moi, voici mon alliance avec toi : tu deviendras père d'une multitude de nations...'(Gen; 17, 4-5).

    La troisième scène semble figurer la rencontre de Lot avec l'ange lui annonçant la destruction de Sodome : 'As-tu encore quelqun ici ? Tes fils, tes filles, tous les tiens qui sont dans la ville, fais-les sortir de ce lieu, car grand est le cri qui s'est élevé contre eux à la face de Yavhé, et Yahvé nous a envoyé pour les exterminer'(Gen; 19, 12-24).

    Dans la dernière scène, l'ange invite Lot à le suivre et, comme il hésite, l'ange prend Lot par le poignet. Le personnage que Lot indique à sa doite est sa femme qui, ayant désobéi à l'ordre des anges, est changée en statue de sel. Sa main gauche posée sur son ventre exprime la douleur et le fait de cacher ses yeux montre qu'elle a désobéi en se retournant sur la ville qu'elle devait quitter : 'Or, la femme de Lot regarda en arrière, et elle devint une colonne de sel'(Gen; 19,26).

    Nous retrouvons dans cette frise le système typologique qui mêle un événement du Nouveau Testament avec un événement de l'Ancien, ainsi que les lions porteurs l'annonçaient déjà. De plus, les scènes représentées sur la cuve ont trait au livre de la Loi : alliance entre Dieu et Abraham et alliance entre Dieu et le Christ.

    Sur la base de la cuve, on retrouve Lot et Abraham qui, prosternés, admirent les messagers de Dieu.
Les dragons, tout comme les lions, représentent la mort et, placés sous le Baptême, ils montrent que celui-ci sauve de la mort.

    L'ensemble des fonts parle donc : non seulement de la victoire sur la mort et de la continuation de la vie, mais aussi des rapports entre Dieu et les hommes (rapports avec le livre de la Loi). Le Christ vainc la mort, représentée par les lions et dragons androphages, par le Baptême; Dieu promet à Abraham une descendance importante; les anges sauvent Lot suivant l'ordre de Yavhé; seule l'épouse de Lot est transformée pour avoir désobéi à la volonté du Seigneur.

Matière et technique

    Les fonts de Furnaux ont été taillés dans le calacaire bleu de Meuse. Dans l'ensemble du bassin mosan, les sculpteurs du Moyen-Age utilisent, de préférence, la pierre locale. Les bancs de pierre sont importants sur les rives de la Meuse et de la Sambre. Il s'agit surtout de carrières de calcaire à ciel ouvert, fournissant des pierres faciles à extraire. L'Entre-Sambre-et-Meuse, riche en calcaire carbonifère, jouissait en outre d'une vie religieuse intense à l'époque moyenâgeuse.

    Le bloc de pierre, destiné à la fabrication des fonts qui se trouvent à Furnaux, a sans doute d'abord été extrait d'une carrière ouverte par des ouvriers. L'épannelage se faisait la plupart du temps sur place et était confié à des artistes assez qualifiés : ils dégrossissaient le bloc à l'aide de la masse et du ciseau et dégageaient, d'après les instructions du sculpteur, le relief général de la sculpture.

    Le bloc dégrossi était ensuite transporté jusqu'au lieu où il devait prendre place : aucune trace ni document ne prouve l'existence d'une église à Furnaux au moment où les fonts ont été faits. Nous pouvons donc émettre l'hypothèse que la sculpture aurait été créée au départ pour une autre destination, toutefois proche de Furnaux.
    Une fois l'épannelage terminé, c'était généralement le sculpteur qui poursuivait le travail. Les fonts de Furnaux ont été exécutés en taille directe, c'est-à-dire que la taille a été directement faite sur le bloc. Le sculpteur connaissait alors les qualités physiques de la pierre : sa dureté, sa texture, sa couleur, sa résistance aux intempéries,...Le sculpteur semble avoir utilisé le ciseau plat, tige d'acier dont une extrémité est aplatie et terminée par un tranchant droit à double biseau, pour obtenir la surface plane du fond du relief de la cuve, et la surface courbe de la cuve en saillie.

    La pointe a dû être utilisée pour éliminer le matériel exédentaire et ensuite approcher les formes assez larges. La pointe est constituée d'une tige d'acier à section octogonale, dont l'une des extrémités se termine par une pointe pyramidale. Au fur et à mesure que le travail avançait, des pointes de plus en plus fines auront été utilisées. Nous pouvons en voir des traces, en forme de stries parallèles, en ce qui concerne les cheveux des divers personnages, le manteau de Saint-Jean, les eaux du Jourdain et les ailes des anges par exemple. On a employé des masses pour percuter l'extrémité aplatie des pointes et des ciseaux. Les plus lourdes étant utilisées pour le dégrossissage et pour le travail des pierres les plus dures, les plus légères étant réservées à la finition.
    Les lions ont été travaillés en ronde-bosse dans des blocs monolythes. La cuve est posée sur leurs dos.
    Certaines parties de l'oeuvre ont été polies.

Etat de conservation et restauration

    Des traces de restauration sont fort visibles sur la cuve. En effet, tout le pourtour inférieur de la cuve est grossièrement maçonné et la moulure est plus saillante à l'endroit du Baptême. De plus, les trois éléments de la cuve ont été mal remis en place et plusieurs éléments doivent être déplacés pour une meilleure compréhension de l'iconographie.

Etude stylistique

    Plusieurs éléments byzantins se retrouvent sur les fonts de Furnaux. Le Christ y est anormalement petit et maigre, sa tête, grossière est enfoncée dans les épaules de manière malhabile : il s'agit d'une caractéristique de l'art byzantin de déformer le corps afin de s'attacher principalement à la force intérieure de l'âme. Les byzantins s'attachent essentiellement à la représentation de l'âme mais représentent cependant la forme extérieure lorsqu'elle a sa raison d'être, comme dans la représentation d'anges, beaux par principe.
    Le Christ est représenté de face car, dans l'art byzantin, l'expression du sentiment se concentre sur le visage.

    Dans l'art mosan, le sujet sculpté a pour but d'enseigner une vérité ou de narrer un événement historique : c'est un art proche du peuple, auquel il sert de leçon permanente. Pour cette raison, les maladresses stylistiques ont peu d'importance pourvu que la scène soit facilement reconnaissable.

    Le répertoire mosan reprend le plus souvent des scènes typologiques : à Furnaux, parallélisme entre le patriarche Abraham et saint-Jean baptisant Jésus, tous deux annonciateurs de l'acte de foi essentiel que constitue le premier sacrement.

    A Furnaux, tous les éléments nécessaires à une compréhension du sujet sont clairement indiqués, principalement dans les gestes des personnages qui traduisent l'état d'âme et le rôle de chacun : le sculpteur mosan supprime les détails accessoires pour ne garder que ce qui est utile à une lecture correcte des sujets.

    Enfin, les sculptures sur pierre à l'époque mosane étaient destinées à être vues à distance et dans l'atmosphère d'une église du XIIe siècle. C'est pourquoi, à Furnaux, la partie visible de l'oeuvre a été la plus travaillée et l'autre côté est moins chargé.

Attribution et datation

    Les fonts baptismaux de Furnaux semblent provenir de l'atelier de l'Entre-Sambre-et-Meuse. En effet, ils présentent des similitudes avec le bas-relief du Baptême du Christ, conservé à l'abbaye de Maredsous, sculpté par ce même atelier : même composition de la scène du Baptême, même Christ anormalement petit et maigre. L'Entre-Sambre-et-Meuse est de plus riche en calcaire carbonifère et jouissait d'une vie religieuse intense au Moyen-Age. Le sculpteur qui a fait les fonts est toutefois méconnu.

    Pour ce qui est de la datation, nous pouvons penser que la cuve de Furnaux daterait de 1135-1150. En effet, il semblerait qu'il y ait eu deux génération intéressante dans les ateliers mosans; la première allant de 1130 à 1150, la seconde à partir de 1180.

    Nous situons la cuve de Furnaux dans la première génération, qui se caractérise par des sculptures chargées d'un décor historié simple mais lourd de sens profond.

    De plus, les fonts les plus anciens se reconnaissent généralement à l'importance du décor d'inspiration orientale.

                                                                                                                                          (à suivre...)

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