06/05/2007

"Torréaline et saindoux"

    "Pour le ravitaillement, nous pensons que plusieurs administrations s'en occupent.

    Le pain, naturellement, est rationné. Cuit dans des moules de la taille d'un fromage Maroilles ... de l'ancien temps et du poids de un kilo. Il est prévu pour trois jours et, à quelques centimes près, se paie dix sous. Les Belges, eux, ont la faculté d'être servis en poids correspondant de cette farine mélangée avec laquelle ils font ce qu'ils veulent: du pain moins bis, si cela leur plaît, après tamisage. Mais il n'y a qu'une distribution par quinzaine, d'où il résulte que beaucoup de gens n'ont plus grand chose à manger les trois ou quatre derniers jours.

Thy rue Moncia    Quand les ménagères reviennent, portant ce sac de tissus rempli de provisions qu'au début nous pensions bien abondante, vite, elles font une pâte au four du poêle, plus  rapidement refroidie ensuite qu'un vrai pain. Les premiers jours suivants, on se rattrape du jeûne forcé en entamant trop largement la pesée et, bientôt, on recommence à se trouver à court. Pour nous qui n'avions pas à choisir, nous préférons aller tous les trois jours à la boulangerie, au bout du village, près du pont sous lequel passe le train du crassier exploité par les Allemands. C'est en même temps un café où d'ailleurs il ne semble pas y avoir grand chose à consommer: de la très petite bière et de l'eau gazeuse. C'est la guerre!

    Cependant, on peut, à l'occasion, y lire un journal. A ce sujet, on a beaucoup parlé ces temps derniers d'une révolution en Russie. On croit que désormais ça ira beaucoup mieux de ce côté-là. Espérons-le. Voilà pour le pain.

Thy vue vue prise de Versailles    Depuis notre arrivée, nous sommes allés trois fois au "ravitaillement officiel" distribué dans un vieux bâtiment situé entre l'église et le chemin de fer, près d'un passage à niveau proche de la Thiria. C'est justement la vieille école désaffectée depuis une dizaine d'années, et c'est dans le large couloir dallé de pierres bleues usées qui sépare les deux anciennes classes du rez-de-chaussée que nous avons fait la queue, dans un ordre relatif, avant d'entrer à gauche devant le barrage fait de grandes tables. Ca va maintenant un peu plus vite, depuis que l'employé commence à s'y retrouver mieux, dans les listes, les numéros et les adresses.

    Cet homme, paraît-il est un personnage du chemin de fer qui n'a pas voulu reprendre du service auprès des Allemands. En écrivant, il n'arrête pas de fumer une longue et belle pipe noire qui fait envie au père Caron, de la route de Loison, lui qui a oublié la sienne à Lens, une toute pareille!

Thy quartier église color & mais communale    Entre deux bouffées ou deux pointages - c'est tout comme - M. Gilles dit des choses en wallon, des saccouées qui égaient bien les Belges et parfois l'hilarité se communiquant aux Français, voilà qui nous ramène quelques instants d'une détente bien opportune. Il est à croire que ce fonctionnaire zélé s'y connaît et semble avoir entendu dire, lui aussi qu'un bon rire vaut un beefteak. Dame, c'est toujours un petit supplément. D'ailleurs, cela paraît vraiment drôle; ce wallon est probablement assez spirituel: nous commençons à en saisir quelques mots, par séries, lesquels nous semblent avoir perpétué une sorte de vieux français. Je serais bien content d'en entendre chanter ... plus tard, car en ce moment, en Belgique comme à Lens, on pense à ceux qui tombent au front et la musique a complètement disparu chez les particuliers qui autrement se feraient remarquer.

    Le subordonné principal - Omer par-ci, Omer par-là - nous est deux fois sympathique: à cause de son aimable habileté et à cause de son prénom qui nous rappelle de notre Artois le secteur inviolé. A ce propos, j'ai remarqué qu'ici, certaines gens ont un prénom d'interpellation et - a parte - un sobriquet en sus de leur nom officiel. Et comme je ne sais pas trop ce que pourrait vouloir dire Urion, je dis tout simplement "Monsieur Omer" comme on prononce curieusement en ce pays, tout comme on sit cent et cinq, cent et six, cent et sept et cent et ouite.

    Vraiment, celui qui ne voyage pas n'apprend rien."

                                                                                                                                  (à suivre)

Les commentaires sont fermés.