29/04/2007

"Les Rameaux à Thy-le-Château: du buis sur les tombes"

"Dimanche 1er avril 1917 au soir.

    Notre troisième dimanche passé à Thy-le-Château a été bien rempli. C'était  aujourd'hui les Rameaux et, dans ce pays, fête bien plus importante qu'à Lens. Nous l'avons compris cette semaine en remarquant le nombre des personnes qui se sont dirigées vers le cimetière pour y faire la toilette des tombes, aussi bien que cela se fait chez nous pour la Toussaint.

    Et nous avons su qu'après la messe, la coutume veut que l'on dépose sur la sépulture de la famille un fragment du rameau bénit que l'on emporte ensuite chez soi.

Thy 1902 église    Ce matin, nous sommes donc retournés à la grand-messe dans cette église un peu fanée, impressionnés un peu à l'avance de l'émotion promise par le déroulement de cette cérémonie des Rameaux dont nous avons été privés depuis trois ans ... avec un grain de curiosité ... supplémentaire pour nous Français - de savoir comment ça se passe en Belgique. C'est exactement comme c'était autrefois à Saint-Léger - le surplis du sacristain en moins - et cette unité de la liturgie nous a fait ressentir, en ces temps troublés, la grande et vénérable majesté de l"Eglise.

    La religion est pour nous, qui sommes dans l'épreuve, un grand réconfort, et nous croyons pouvoir penser que pour les Belges, ce n'était peut-être pas tout à fait la même chose. Il est vrai que réciproquement, nous devons nous donner pas mal de distractions - surtout entre gens que nous ne connaissons pas il y a un mois et qui, dans ce lieu de rassemblement ne manquons pas de nous examiner mutuellement.

Thy int église    Aux premiers jours déjà, le caractère hétéroclite du mobilier religieux nous a frappé. D'énormes boiseries qui ont dû être belles étant jeunes sont maintenant vermoulues, délavées et font songer à ces personnes ridées qui ont beaucoup vu, beaucoup souffert et que l'on respecte pour autant.

    Les deux statues de Saint-Pierre et de Saint-Paul, patrons de la paroisse plus que de grandeur naturelle, à croire qu'elles proviendraient d'une cathédrale, ont une allure qui jure un peu avec la simplicité des peintures géométriques de l'autel latéral.

    Pourtant cette église est devenue la nôtre, au point que déjà certains Lensois parlent de "leur place" et de "leur chaise". Il est vrai que très peu de temps après notre arrivée, le 19 mars, nous qui ignorions que Saint-Joseph est le patron de la Belgique, nous avons été, en plus, deux fois surpris et combien touchés de voir, derrière l'autel se croiser deux grands drapeaux noir, jaune et rouge (on voit qu'il n'y a pas de Kommandatur dans la commune!) et auprès un drapeau français, plus petit sans doute, et qui provient peut-être de ce mois d'août 1914 où les Français, en pantalons rouges, étaient accueillis ici avec tant d'enthousiasme, avant les jours terribles du recul vers la Marne.

    Des soldats français, il en est passé dans le pays: de l'infanterie, de la cavalerie, des zouaves aussi, paraît-il ... Et il en est qui sont morts. Les gros combats - les gens nous l'ont confirmé - on eu lieu entre Namur et Charleroi et dans un seul cimetière à Gozée, il y aurait des milliers de Français enterrés, couchés par les mitrailleuses allemandes, en un seul après-midi ...

    Là, ce sont des tirailleurs qui, parait-il, se sont rencontrés. Soeur Marie-Louise, l'imposante supérieure de l'école des filles, où sont les vieux de Lens, a soigné nos blessés dont quelques-uns décédés, reposent au cimetière avec celui que l'on a retrouvé mort, le corps pendant, sur ces gros fils de fer tout ronds qui, dans cette région, bordent les pâtures, atteint probablement au moment où il tentait de se faufiler.

    Pauvres jeunes gens! C'est sur leurs tombes que nous sommes allés ce matin, en suivant les fidèles de Thy.

    Ils nous ont conduits par ce chemin qu'on appelle ici la rue du Paradis, tout en haut sur le plateau: le Fayat. Nous avons prié sur ces tertres alignés surmontés d'une large croix sur lesquelles nous avons pu lire des noms de soldats originaires du département de l'Aisne encadrés d'un filet tricolore.

    Nous n'en avons pas vu du 33e d'Arras, ni du 73e de Béthune, ni non plus du 15e et du 27e d'artillerie qui ont été longtemps à Douai. Où sont-ils ceux qui, la première semaine de la mobilisation, passaient en gare de Lens, fraîchement équipés, dans ces wagons garnis d'inscriptions: "Dans quinze jours à Berlin!"?

    Ici, ce sont les premiers morts de cette guerre qui ne finit pas, pas ceux qui sont tombés à peu près au moment où, à Lens, des gens ont commencé à se mettre à l'abri, du côté de Boulogne, quand il y a eu la première panique, à la fin du mois d'août. Que d'événements depuis!

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    Chemin faisant, nous avons parlé un peu avec des hommes du pays qui sont fort curieux, eux aussi, de savoir ce qui s'est passé chez nous depuis le début de la guerre, et ils sont fort impressionnés quand nous leur racontons les histoires des bombardements, les perquisitions, la vie dans les caves pendant quinze mois, les réquisitions de toutes sortes que nous avons connues à Lens, et surtout la chasse aux hommes forcés au travail, prisonniers civils locaux ou enlevés au loin, encadrés en colonnes.

part9 chap0 l 05 soldats All Tamines1914 pg 176    Ils nous ont dit qu'en Belgique, ça avait été terrible le premier mois. Qu'il y a eu des atrocités à Dinant, à Tamines et en d'autres lieux, mais que ça c'est arrêté subitement out partout, à la fin du mois d'août. Depuis il n'ont eu guère à loger de troupes et, quand il vient des soldats, ils paient tout ce qu'ils achètent en papier-monnaie.

    Pourtant l'hiver dernier, il y a eu des levées d'hommes emmenés en usines, en Allemagne. Mais le Cardinal Mercier a protesté, avec le bourgmestre de Bruxelles, M. Max, celui dont nous avons appris le nom au début des hostilités, quand les journaux français n'avaient déjà plus qu'une feuille.

    Et c'est ainsi que le canton de Walcourt - le nôtre ou plutôt, le leur - a été protégé.

    Mais du côté de Mariembourg et de Philippeville et surtout au-delà, ça n'a pas été la même chose.

    Mariembourg, Philippeville, cela nous rappelle notre histoire de France, ces pays que Louis XIV avait pris aux Espagnols et que Napoléon 1er, ou plutôt le traité de Vienne, a détachés de la France.

    Voilà ce que c'est de voyager! On repasse son histoire et sa géographie et même ... on finit par apprendre l'une et l'autre!"

                                                                                                                                  (à suivre...)

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