27/04/2007

"Un fameux remue-ménage."

Thy vue prise du cimetière    "Le bourgmestre de Thy-le-Château, nommé avant 1914 à cette dignité, non par le choix des conseillers mais, suivant la Constitution belge, par le gouverneur de la province - nous dirions, nous Français, le Préfet du département - était un honnête cultivateur de Jette-Faux, nommé Nicolas Rifont. Cet homme qui témoignait de plus de bon sens que de beau langage, se trouvait d'être plus dévoué qu'ambitieux. La guerre lui avait apporté pas mal de soucis supplémentaires dans l'administration de sa commune et parfois, en revenant des champs, il pouvait se demander ce qu'il trouverait à table, tiré d'une grande sacoche par le garde communal astreint, lui, à se présenter périodiquement à la kommandatur.

    Ce bureau allemand, installé dans un coquet pavillon approchant la gare de Walcourt et encore existant, allait d'ailleurs devenir un lieu bien connu des Lensois.

    Or dans les premiers jours de ce mois de février 1917, Nicolas Riffont avait jeté les bras au ciel après avoir lu et relu les lignes suivantes:

    "Le bourgmestre de Thy-le-Chateau est avisé d'avoir à prendre les dispositions pour loger trois à cinq cents réfugiés français, qui arriveront prochainement. Un rapport sera adressé à la Kommandatur sous huitaine par le bourgmestre responsable."

    "Verantwortlick", un mot dont il avait appris à connaître la signification!

    Sans prendre le temps de changer de tenue, arborant simplement sa belle casquette à visière de toile cirée, le bourgmestre était descendu chez les deux échevins: le premier, gros fermier accaparé par son importante exploitation, et le second - autrefois son adversaire politique, un "libéral", assez cossu, et qui alors "ne pouvait mal" de se douter que l'année suivante il ne survivrait pas aux émotions d'une incarcération dans les geôles allemandes. (On ne parlait pas encore de Gestapo, mais c'était déjà çà).

    C'en était une histoire! et dans ce pays privé de nouvelles non censurées, un véritable événement en perspective. Des Français allaient venir - des femmes, des enfants. Et comme il fallait s'y préparer, les autorités s'élargirent d'un grand comité qui fut très rapidement formé.

    Ainsi, tandis que nos concitoyens en étaient encore à reconsolider leurs tristes caves, surtout après les bombardements du 29 janvier et du 16 février, au loin, de bonnes volontés se réunissaient pour des inconnus.

    Ce fut, semble-t-il, un moment épique de l'histoire de Thy-le-Château où l'on vit se serrer des mains de gens qui, autrefois, ne se saluaient pas toujours. Tout cela, pour la mise en oeuvre du fameux plan d'accueil.

    La localité relativement protégée aux mauvais jours de l'invasion - nous en donnerons quelques raisons - comptait un certain nombre de maisons vides seulement de leurs habitants, partis depuis plus de deux ans.

    Si quelques-uns se trouvaient éparpillés en France, la plupart des autres avaient pu se regrouper, au service de M. Piret, le grand patron des laminoirs, lequel avait laborieusement remonté sur la Seine, près de Rouen, une nouvelle usine, au service des armées, et qui, pensons-nous, tourne encore aujourd'hui.

    Le comité comprenait, sauf erreur: les autorités communales, les deux instituteurs, le notaire, le directeur de l'aciérie, les deux docteurs déjà âgés, un vicaire remplaçant le curé de l'endroit passé aumônier aux armées, etc.

Thy école soeurs 1935    Ces messieurs pouvaient compter sur le dévouement de quelques employés du chemin de fer, réfractaires aux Allemands, sur la bonne volonté d'une jeunesse enthousiaste - le gros garçon s'appelait Jules Servais - et surtout sur les religieuses qui tenaient la plus grande des deux écoles des filles et à qui l'on confierait, s'il y en avait, les malades et les vieux.

    Aucun détail n'était parvenu sur l'origine des réfugiés ni sur la composition des familles à accueillir, il avait été difficile d'établir à l'avance une répartition judicieuse, et comme il était pareillement impossible de savoir si le convoi arriverai de jour ou de nuit, on avait envisagé au pis, le premier accueil sur la paille des écoles. De jour en jour, des fournées de pain supplémentaires étaient prévues, que la population se trouvait devoir manger un peu plus rassis le surlendemain.

    Cependant des états avaient été dressés concernant les logements libres, des mobiliers avaient été recensés car il fallait penser à l'après-guerre - réclama Domino - et les personnes avaient répondu aux appels du comité pour héberger les malheureux. Pour cinq cents personnes, çà irait.

    Notre première surprise passée, nous avons été pressés de faire nos premiers pas en plein jour, un peu à l'aventure, dans ce pays nouveau, dont un plan, peint sur le mur de la classe, nous a trahi une voirie complexe.

Thy presbytère & tourelle    Nous avions hâte d'aller aux nouvelles, de retourner vers ce centre administratif pour apprendre ce qu'on allait  faire de nous et aussi pour avoir des indices sur les fameux colis de quinze kilos que des chariots ont d'ailleurs ramenés de Berzée assez vite. C'est alors que nous avons retrouvé des amis, des connaissances et que très rapidement, par les on-dit, nous avons été fixés. Thy-le-Château abritait de la rue de Lille les Marlard, Bertinchamp, Noiret, l'horloger Livache, le jeune Bardaille (Albert) et sa tante.

    Il y avait le père Tournant et sa famille: le solennel et grave suisse de Sainte-Barbe, avec sa belle barbe; les Maerten, Despicht, Lamory, Faucqueur du numéro un.

    Les Housieaux, voisins des Guillement: Dieu des Epiceries du Nord, le Poirette, Duriez, dessinateur, etc. Beaucoup de fragments de foyers, en somme, car bien rares sont en effet des familles dont les membres n'ont pas été séparés depuis le 2 août 1914, d'une manière ou d'une autre.

    Nous avons, après coup, appris qu'au centre des gens du pays étaient présents le soir de l'arrivée et qu'ils n'avaient pas laissé coucher sur la paille telle ou telle personne plus digne d'intérêt, en les emmenant chez eux."

                                                                                                                                      (à suivre...)

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