23/04/2007

"Vers l'inconnu à sept kilomètres à l'heure."

Lens mine 1910    "Mercredi 14 mars - 9 heures du soir environ ... La nuit dernière, nous étions encore à Lens, en France, attentant sur les trottoirs défoncés de la rue de la Paix (ô ironie) les chariots allemands à bords obliques qui devaient nous emmener à la gare la plus proche: Billy-Montigny, à la suite des quatre mille personnes transportées les quatre jours précédents. Ce matin donc, nous étions deux mille, paraît-il, partagés en deux groupes. Les autres avaient dû se rendre du côté de la rue Edouard-Froissart au large dégagement, près de la Kommendantur, installée dans les caves de la brasserie Bruneau.

    Gens de la rue Pasteur, nous avons été désignés les derniers pour évacuer, remplaçant des indispensables qui ont été repliés dans le coeur de la ville - employés de la mairie, boulangers, conducteurs de voitures d'enterrement - et c'est tout juste si la veille nous avons eu le temps de porter à la remise de la maison Renard de la rue Carnot le colis de quinze kilos autorisé par les Allemands.

    Queue, cohue à l'arrivée des véhicules qu'on n'espérait plus, après trois heures de stationnement! Quel entassement dans ces chariots d'êtres broyés par trente mois d'une vie de cauchemar. La fin de tout. Aucune organisation, aucune discipline. La lutte des moins faibles pour escalader par les roues et y loger leurs paquets. Des pieds écrasés. Des gens qui se perdent de vue. Pourtant la femme qui avait un enfant de trois semaines a pu s'asseoir sur la banquette de bois, auprès de l'Allemand, un homme roux qui répétait en regardant son chargement: "malheur la guerre" et ajoutait, lui, avec une pointe d'envie: "demain, vous Belgium", ce qui représente à ses yeux ... l'arrière!

    En grinçant, le convoi est parti dans le noir, alors que quelques obus sifflaient pour éclater vers le Grand-Condé. Ces schrapnells anglais tirés ordinairement par quatre visant les convois nocturnes de ravitaillement, de morts et de munitions que l'ennemi effectue au plus vite pour traverser Lens, nous ne les entendons plus, maintenant que nous sommes en Belgique.

Lens Grd place & reste église    ... Le convoi est parti, nous avons pour la dernière fois traversé la Grand-Place, devinant derrière les pare-éclats des soupiraux de cave, les signes d'adieu de ceux qui se terrent dans ce qui reste de leurs maisons. Levant les yeux, nous avons recueilli le dernier souvenir de l'église aux plaies béantes, vide depuis longtemps, et notre coeur s'est serré en passant devant le cimetière agrandi, où avant-hier, je pense, on a enterré cette femme de trente ans qui a été tuée vendredi, à l'Alcazar, alors qu'elle allait chercher son pain et celui de ses enfants (où sont-ils?) avant l'exil.

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    ... En Belgique nous sommes entrés, cet après-midi, sans discerner de frontière et nous avons eu un point de repère lorsque le train hétéroclite de wagons à marchandises truffé d'un seul wagon-tramway où nous étions enfermés ayant été arrêté sur un évitement, nous avons pu nous détendre quelques instants. Là deux employés accourus d'une mine, d'une fosse qui ne ressemble pas aux nôtres (aux nôtres qui sont "esquintées" hélas!) avec des molettes qui tournent encore, et que l'on a montrées aux enfants, nous ont dit que c'était Jemappes, tout près. Et tout ce qu'ils avaient sur eux de tabac, ils l'on spontanément donné à des vieux de la rue de Loison, avec qui nous avons fait connaissance ce matin, dans les champs boueux de Billy où nous avons été gardés, en attendant, debout, trois longues heures encore.

    ... et le train est reparti, passant trop vite devant des noms écrits trop petits ou assez lentement devant des noms inconnus. Pourtant nous avons, bien après Mons lu La Louvière, Manage, et tout à l'heure, nous avons passé à Charleroi sans pouvoir bouger. Après un tête-à-queue, nous avons encore pu deviner quelque chose comme Jamioulx. Depuis ce matin, chacun donnait son opinion sur notre destination et les mieux informés - probablement par les Allemands - parlaient de "Vireumolin", dans le Luxembourg. Ce n'était pas ça pourtant!

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Berzée int gare    Il y a une demi-heure, le train s'est arrêté une fois encore et à voir les employés nombreux, au parler nouveau, aller et venir avec des lanternes tout le long du quai, nous avons compris que nous étions probablement arrivés. Ce n'était qu'à moitié vrai. Impossible de comprendre ce qui se dit. Ce n'est ni du français, ni du flamand. Des vieux prétendent que c'est du wallon. Néanmoins je me suis adressé à un garçon de mon âge, fort empressé et il m'a répondu aussitôt: "vous êtes à Berzeille, province de Nômur". Il en est donc avec qui on pourra se faire comprendre!

    Mais alors que déjà on déménageait les paquets dans une demi-obscurité et que nous nous préparions à descendre comme l'ont fait les occupants du wagon voisin, on est venu nous dire d'attendre encore.

    En face de nous, rapidement, des officiels ont estimé le nombre des "moutons" déjà contenus sur le quai de la petite gare "trois cent septante cinq, nonante, assez!". Le sort était jeté!

    Un accrocheur a raccroché la chaîne enlevée déjà par erreur au bout de notre wagon - il en a décroché une autre à l'autre bout et ... en route! Nous ne sommes pas destinés à Berzeille.

Thy le château ancienne gare    Le gros garçon a parlé aux beaux messieurs; puis il a sauté sur la plate-forme arrière de cette carcasse de wagon-tramway et depuis cinq minutes, le convoi allégé roule à plat dans une petite vallée. Il paraît que nous allons arriver, où l'on nous attend, avec impatience et curiosité, à Thy-le-Château, depuis cinq semaines.

    Le soir de notre arrivée, de gauche à droite et de bas en haut, toutes les fenêtres du bâtiment communal étaient illuminées. C'était une féérie pour nous qui venons d'un pays où la moindre lueur visible risque d'être soulignée d'un coup de fusil parti du clocher et où les gens les mieux partagés, n'ont dans leur cave - au caprice du courant électrique - qu'une petite ampoule soigneusement voilée.

Thy maison communale    Et tels des papillons attirés par la flamme, tous les expulsés se sont élancés vers ce local, à la vitesse de leurs membres engourdis, gênés par leur couverture en sautoir plutôt mal ficelée, traînant fiévreusement les charges amenées, sacs ou cabas, valises ou filets, voire "carnassières" d'écolier où des souvenirs chers se mêlaient aux loques et aux vêtements, quand ils n'écrasaient pas le modeste reliquat des provisions prudemment emportées.

    Après qu'en cinq minutes le rez-de-chaussée fut bondé, c'est vers l'escalier trop étroit que la cohue s'est déplacée. Quels cris! Quelle bousculade encore parmi nous, de gens connus ou inconnus!

    Pourtant, des personnes qu'à leur mise et à la liberté de leurs mouvements on devinait autorités du pays - deux messieurs - purent descendre l'escalier jusqu'au tournant.

    L'un d'eux, colosse barbu, placide policeman improvisé (le bourgmestre) dominait du geste pour permettre au plus petit, plus âgé (un docteur), dont l'oeil vif brillait sous le lorgnon d'or, de prononcer quelques paroles d'un ton paternel.

    "Mesdames, Messieurs, vous êtes attendus. Ne vous faites pas mal. Il y a encore bien de la place à l'école des filles. C'est là que vous trouverez un abri. Vous allez être conduits".

    Nous l'avons su depuis: ces deux hommes étaient les instituteurs: M. Devaux et M. Colard, son supérieur et son ami.

    "Mesdames, Messieurs!" Ces simples mots nous ont rendu un peu de notre dignité évanouie et c'est dans une colonne à peu près convenablement reformée que, par le chemin montant, assez étroit, nous sommes arrivés à cette école des filles.

     La bâtisse était moins jeune, mais un bon feu nous attendait dans chacune des deux salles, où bientôt les gens se pressèrent pour sécher leurs habits moites. Laissant deviner l'estrade, une épaisse couche de paille était étendue dans l'espace laissé libre par l'entassement des bancs, et au mur, un crucifix étendait largement les bras sur notre misère."

                                                                                                                                  (à suivre...)

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